Inès

/!\ Bien qu’il n’y ait pas de scènes de sexe, il y a un passage qui peut paraître cru sur le sujet. Si cela vous met mal à l’aise je vous invite à ne pas lire ce texte. Sinon bonne lecture.


« C’est à cette heure-ci qu’on arrive ?
— Mes excuses, panne de réveil.
— Prenez-moi pour une cruche en plus, dépêchez-vous on a réunion dans quinze minutes. »

Le jeune homme aux cheveux blancs acquiesça d’un signe de tête avant de courir vers son bureau. Elle n’avait que faire des activés diurnes de ses employés, à conditions qu’ils soient aptes à travailler par la suite. D’autant plus quand on a une grosse réunion avec les clients. Réunion qui la fatiguait d’avance. Elle avait repris l’affaire de son père il y a quelques mois, et le moins que l’on puisse dire c’est que les clients étaient méfiants. Elle n’était pas la seule grossiste de la ville, loin de là, mais elle avait la meilleure marchandise. Favoriser la qualité à la quantité, favoriser la fidélité à la monnaie, la devise de son père trottait toujours dans sa tête.

C’était une première pour L’ACCORD d’être dirigée par une femme, et Inès devait essuyer les plâtres. Bien que son père l’avait aidé au début, l’hiver arrivant ses parents avaient plié bagages pour profiter de la douceur de la méditerranée, la laissant seule avec les clients. Et dans le monde de la nuit elle ne passait pas inaperçue. D’autant que ces messieurs n’hésitaient pas à faire preuve de bassesse d’esprit pour gratter deux trois sous. De vrais rapiats.

Son bureau était à l’entrée du bâtiment, à côté de l’accueil et du secrétariat. C’était là qu’elle avait été installée en tant que stagiaire et depuis elle n’avait pas bougé. L’idée de s’installer dans le bureau de son père avec la terrasse privée et la vue sur la ville ne lui déplaisait pas, mais les temps étaient trop agités pour qu’elle s’enferme dans une tour d’ivoire. Tout le monde doutait de ses capacités et ses employés les premiers. Bien qu’ils sussent que c’était elle qui allait reprendre les rênes depuis bien longtemps, la confiance n’était pas de mise. Elle avait de bons chiffres et son père avait vanté ses mérites plus d’une fois, mais voilà le monde de la nuit était un monde de testostérone et le monde de la boisson aussi. Dans cette société où l’on acceptait tout le monde, avoir une nana à la tête de la redistribution des vins et spiritueux les plus chers, ça faisait grincer les dents.

Et malheureusement elle ne pouvait pas compter sur la réputation de sa famille ou de leurs activités. Les producteurs se présentaient sans cesse comme des pauvres gens qu’on arnaquait et les clients n’avaient toujours pas avalé la dernière loi qui leur interdisait d’être en contact avec les producteurs justement pour qu’ils ne soient plus traités comme des moins que rien, loi qui datait de près de 200 ans soulignons-le. Voilà comment L’ACCORD avait été créée peu de temps après que la loi soit passée. Et bien que tout le monde avait quelque chose à redire des grossistes, il était indéniable que le monde était meilleur avec eux. Les producteurs vivaient beaucoup mieux et jouissaient d’une flexibilité inouïe, quant aux clients ils avaient découvert un véritable art et la qualité n’avait de cesse de grandir. Cependant les habitudes ont la vie dure et détester les grossistes par principe s’inscrivait dans cette liste.

Elle se leva et se dirigea vers la salle de réunion. Les bureaux étaient pratiquement vides, la majorité de ses employés bossaient sur le terrain avec les producteurs, elle faisait les débriefings vers 8h du matin avant qu’ils ne partent par monts et par vaux. Il y avait néanmoins deux têtes couvertes de cheveux blancs qui dépassaient des palissades de l’Open Space. Deux sur les trois qui devaient être là… Il était où encore cet idiot ?

« Quelqu’un peut me dire où est Loïc ? Vu à l’heure à laquelle il est arrivé, il n’a pas pu aller bien loin. »

Suzy leva ses yeux rouges de son écran et lui répondit avec un sourire malicieux.

« Il a dû s’absenter quelques instants. Il doit dégobiller ce que Sinistra lui a offert ce matin.
— Sinistra ? Le faux grossiste ?
— Exactement, il lui a fait goûter ses spiritueux de chèvres et de vaches ! Au niveau de la véracité de son activité je sais pas ce qu’il vaut, mais en tout cas ce n’est certainement pas une lumière. Si le bétail donnait des résultats ça ferait bel lurette que les grossistes seraient à la rue ! »

Loïc fit enfin son apparition dans un état catastrophique. Il transpirait de tous les côtés, ses yeux rouges sortaient de ses orbites, ses lèvres étaient d’un gris maladif, la pauvre bête faisait de la peine à voir.

« Revoilà notre aventurier du jour ! »

Suzy lui asséna une tape amicale sur l’épaule en riant aux éclats. Ce dernier se contenta de lui montrer les crocs ce qui n’eut comme conséquence que de décupler le rire de sa collègue.

« T’as que ça pour me répondre ? T’es un vrai gamin ! C’était sûr que t’aller être malade comme un chien qui a la rage ! T’as été biberonné au O négatif élevé à la musique classique, et là tu te lances dans un truc même pas répertorié !
— Ah ouais, et bien tu feras moins la maline quand on aura plus le droit de toucher un humain ! Moi j’aurais un plan de secours ! »

Inès soupira, qu’est-ce que Sinistra avait mis dans le crâne du dernier recruté. Elle tapa dans ses mains avant de prendre la parole.

« Allez on se calme, la récrée est terminée. Et pour ta gouverne Loïc, vous n’avez déjà plus le droit de toucher aux humains, c’est pour ça que j’ai du boulot et vous aussi au passage. Deuxièmement, il est impossible qu’on vous interdise l’accès au sang. À chaque fois que ça a été fait ça s’est transformé en guerre civile. Donc rien à craindre, après si tu tiens que ça à rejoindre Sinistra, je ne vais pas te retenir !
— Regardez-moi ce gosse pourri gâté. Ses parents lui ont trouvé une place de choix dans le monde du luxe, et monsieur veut se la jouer alternatif en allant tricoter avec Sinistra.
—  Didier, allons-
— Non Inès ! Vous savez combien j’apprécie votre père mais le prendre a été une erreur monumentale ! Il ne se rend pas compte de la chance qu’il a ! C’est un honneur de travailler dans cette entreprise, et tout jeune vampire intéressé par la boisson rêverait d’annoncer qu’il bosse pour L’ACCORD. Mais non, monsieur préfère se la jouer princesse et salir la réputation de la boîte en traînant ses pompes chez Sinistra. Je ne comprends pas comment on peut manquer autant de respect ! »

Le silence s’installa dans la pièce. Le soleil était couché depuis un moment. Ses clients allaient arriver, il fallait que le calme revienne dans son équipe. La moindre tension pouvait faire capoter l’affaire. Elle prit une grande inspiration et s’adressa à ses employés.

« Chacun voit midi à sa porte, et sache que je n’ai aucune envie d’avoir auprès de moi des gens qui ne veulent pas s’investir. Si vous n’êtes pas bien ici, prenez vos clics et vos clacs et disparaissez. Comme Didier l’a souligné l’entreprise est très prisée, j’aurais aucun mal à vous remplacer. Maintenant on se concentre, les Martins vont arriver très vite. Même s’ils plaident la visite de courtoisie, on sait tous qu’ils viennent tâter le terrain avant de renégocier leur contrat dans les prochaines semaines. Normalement il ne devrait pas avoir de mauvaise surprise, les Martins sont de fidèles clients depuis plus de 50 ans, nos alcools font partie des produits d’appels de leurs hôtels. Mais rien n’est joué, tout peut arriver. Alors je vous donne cinq minutes pour vous mettre sur votre Trente et un. Didier je compte sur votre expertise pour les accueillir comme des rois, Suzy je vous attends dans le bureau pour m’aider à cacher mes veines. Loïc vu votre état il est préférable que vous restiez dans la salle de télétransmission. »

Les trois acquiescèrent avant de partir de changer. La tenue de soirée n’était pas une obligation, mais les produits de luxes se vendaient bien mieux avec une robe digne des plus beaux tapis rouges qu’en jeans.

Arrivée dans le bureau de son père, elle ouvrit la grande armoire en bois massif. Il n’y avait que deux robes accrochées sur la barre en fer, une rouge et une blanche, toutes deux offertes par son paternel. Elle prit la rouge et se déshabilla pour l’enfiler. Elle était en sous-vêtement lorsque Suzy entra avec le fond de teint.

« Vous avez vos règles ?! »

Inès leva les yeux vers la vampire, choquée d’une telle indiscrétion.

« Vous portez une serviette hygiénique, donc vous avez vos règles ?
— Mais de quoi je me mêle ?!
— Déjà que vous puez la vierge à des kilomètres, avec les menstruations je donne pas cher de votre peau. Vous avez de la chance que Loïc soit assez stupide pour se ruiner la santé tout seul, sinon il vous aurait vidé.
— C’est quoi ce langage ?! Et je ne suis pas vierge, d’où vous me sortez ça ?
— Inès, j’aimerais bien vous croire, vraiment. Sauf que vu le self contrôle dont Loïc doit faire preuve en votre présence, excusez-moi, mais vous êtes vierge. Et dire que le bout de chou a tout juste 23 ans, il va encore en baver quelques années avant que sa soif se calme.
— Vous pensez que mon père m’aurait laissé prendre la direction de L’ACCORD en étant vierge ?!
— Eh bien, il faut croire que le partenaire qu’il vous a choisi été mauvais.
— Il y a eu pénétration et l’hymen a été déchiré ! J’ai les certificats médicaux qui le prouve !
— Attendez, attendez ! Vous êtes en train de me dire que la destruction de l’hymen est votre preuve ? Depuis le temps que votre famille est grossiste, vous ne savez toujours pas que la perte de virginité a lieu au premier orgasme ?! Rien à voir avec la pénétration ! Votre examen médical, c’est super ! Mais pour les hommes on fait comment du coup ? »

Inès resta silencieuse, son père lui avait appris bien des choses, mais concernant le premier orgasme, le sujet avait été sagement évité. Elle avait un peu de mal à croire qu’il ne soit pas au courant, mais elle comprenait aisément qu’il était plus simple de demander un rendez-vous médical pour connaitre l’état de l’hymen plutôt qu’interroger sa fille sur ses orgasmes. Cependant, cela changeait la donne, et pas qu’un peu. Parce qu’effectivement orgasme il n’avait pas eu, loin de là.

La situation semblait autant amuser qu’inquiéter Suzy. Alors qu’elle commençait à recouvrir de maquillage ses veines, Inès s’autorisa une question dont elle connaissait déjà la réponse.

« Du coup, je peux régler ce petit problème toute seule ?
— Bien sûr que non, ça se serait trop simple. Ce que nous on appelle la virginité, c’est levé quand c’est donné par quelqu’un d’autre. Par contre ça peut être une femme.
— Je note.
— Tant que vous croisez pas de jeunes vampires, entre 20 et 30 ans, vous ne risquez pas grand-chose. Après tout, vous êtes encore envie en travaillant tous les jours avec des vampires.
— Il se serait quand même préférable que ce soit réglé rapidement. Rien que pour Loïc.
— Je vous rejoins sur ce point. J’ai terminé, vous pouvez enfiler votre robe. Je pense que Didier ne devrait pas tarder, je vais sortir les bouteilles.
— Merci, Suzy. »

Elle lui offrit un sourire bienveillant avant de s’éloigner. Bien qu’elle soit son employée, Suzy avait toujours été la grande sœur qu’elle n’avait jamais eue. Elle avait huit ans de plus qu’Inès, et était arrivée très jeune dans l’entreprise. Elle savait qu’elle pouvait compter sur elle dans n’importe quelle situation, même si elle n’avait jamais imaginé avoir ce type d’échange avec elle.

Inès termina de se préparer en silence, anxieuse. Cette histoire de virginité lui trottait dans le crâne. Elle devait se ressaisir, les Martins allaient arriver, et ils ne manqueraient pas une occasion de prendre l’avantage. Elle les avait déjà rencontrés plusieurs fois, c’était deux frères d’une cinquante d’années, à cet âge-là ils ne reconnaissaient plus les vierges, elle n’avait rien à craindre.

Elle entendit deux coups sur le battant en bois de la porte. Elle réajusta ses cheveux et partit ouvrir à ses invités.

« Messieurs, quel plaisir de vous voir.
— Plaisir partagé, vous le savez bien Inès. Cette robe vous va à merveille.
— Je vous en remercie, un cadeau de mon père.
— Ah Franck a toujours eu l’œil pour habiller les femmes.
— Je vous prie entrez donc. »

Les deux hommes embonpoints aux cheveux blancs entèrent dans la pièce, suivi d’un jeune homme filiforme chiquement habillé. Ce dernier s’arrêta à sa hauteur et la détailla avec ses yeux rouges remplis avidité. Inès lui sourit timidement.

« Mais où avais-je donc la tête ! Inès, laissez-moi vous présenter Arthur ! Il va fêter ses 25 ans la semaine prochaine, je me suis dit qu’il pouvait jeter un œil à votre catalogue.
— C’est une excellente idée ! Didier, pouvez-vous aller chercher le nécessaire pour faire découvrir le catalogue à Arthur Martins.
— Je reviens tout de suite.
— Je suis ravie de faire votre connaissance, votre père ne se tarit jamais d’éloges à votre sujet.
— J’ai beaucoup entendu parlé de vous également. Mais je dois admettre que vous êtes bien plus appétissante que tout ce que j’avais imaginé. »

Inès eut un rire nerveux. Devant elle le jeune vampire contractait la mâchoire et ses tempes commençaient à perler. Cette réunion allait être particulièrement éprouvante.


Crédit Photo

Nouveau texte de réponse à un défi Scribay (ici).

Alors là, en toute objectivité je n’ai pas d’explications. Je ne sais pas ce qui s’est passé, j’étais partie comme il faut avec une patronne dans un monde impitoyable et je termine avec un truc cliché au possible. Et le pire c’est que je me dis « franchement, ça va on a déjà fait pire ! ».

On a déjà fait pire, n’est pas un argument recevable. JAMAIS.

Je crois qu’on va limiter les vampires, c’est pas bon pour moi.

Lucyle

Inès
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